Dans la péninsule du Connemara, l’Atlantique n’est jamais loin. Face à l’océan, la côte aux contours déchiquetés, balayée par des vents coléreux, se tortille en une multitude de creux, caps, abers et promontoires. Côté terre, c’est la lande qui prend le relais, envahie de chaos granitiques, colonisée par les ajoncs et les bruyères naines, et recouverte d’un épais matelas de tourbe qui dessine au sol sa brune géométrie découpée à la bêche par l’homme. Ce combustible a chauffé les Irlandais pendant des siècles. Sur ce sauvage territoire sillonné de rivières, troué de lacs, des rivages torturés de la baie de Galway jusqu’aux contreforts des monts Twelve Bens, les hommes, peu nombreux, se sont résignés à vivre à l’unisson de cette rebelle nature qui les domine. Ils lui ont toutefois imposé une modeste contrainte en construisant des milliers de murets qui découpent le paysage en une gigantesque mosaïque d’herbes et de pierres, rompue parfois par une route tortueuse. Seules les habitations ont changé dans ce paysage immobile depuis des siècles. Les jolies maisons d’antan, à toit de chaume et murs blanchis à la chaux, ont pratiquement disparu, remplacées par des maisons en parpaings sans charme. L’esthétisme en souffre, mais la population, en revanche, apprécie le confort aseptisé de ces pavillons neufs.

On accède à cette région du « ghaeltacht » (prononcer « galtak »), vieille redoute du parler gaélique, par le port de Galway. La petite ville universitaire a conservé bien des vestiges d’époque médiévale. Et l’animation qui règne dans ses ruelles encombrées de pubs qui déboulent jusqu’au port étourdit après le grand silence de la lande toute proche. Les trois principales localités du Connemara forment un triangle parfait. Galway, au fond de sa baie, en est la porte d’entrée. Clifden, la « capitale », aux pieds baignant dans l’Atlantique, sa vigie extrême. Et dans les terres, Cong, cramponnée à son isthme qui sépare le Lough Mask du Lough Corrib, la grille de sortie. C’est là que fut tourné en 1951 le célèbre film de John Ford, L’Homme tranquille. L’étroite route qui mène par le sud de Galway jusqu’à Clifden, suit au plus près la côte où mer, granit et vent s’affrontent en combat permanent sous des ciels grandiloquents. Granit des falaises et des amas de roches qui émergent en plein champ, derrière lesquels s’abritent des bourrasques les « blackheads », les moutons à tête noire.

Postées au large, à l’entrée de la baie de Galway, les îles d’Aran reçoivent de plein fouet les vents de l’Atlantique : Inishmor, la « grande île », Inishman, l’« île du milieu », Inishheer, l’« île de l’Est ». Le cinéma les a immortalisées dans L’Homme d’Aran, le chef-d’œuvre du muet que tourna dans l’archipel en 1934 le réalisateur américain Robert Flaherty. Le Connemara est taillé dans le granit ; les îles d’Aran sont des plateaux calcaires dressés au-dessus des flots. Pas un arbre en vue. Au commencement, cet épiderme de dalles rocheuses était nu. Ce sont les hommes qui, à force de siècles et de sueur, ont transformé cet univers minéral en potagers et pâturages à bétail. Accumulant dans ses crevasses sable, varech et guano qui, peu à peu, se sont transformés en terre arable. Puis pour retenir prisonnier cet humus durement acquis, les hommes ont construit un maillage serré de murets. Sur Inishmore, longue de treize kilomètres et large de quatre, on a calculé que ces murs bâtis sans mortier mis bout à bout formeraient une gigantesque barrière de douze mille kilomètres.

Mis à part la pêche et l’agriculture à usage local, ces îles vivent désormais du tourisme. A l’arrivée des vedettes, les carrioles à cheval et les minibus se disputent les visiteurs pour leur proposer un tour de l’île. Destination principale : Dun Angus. Une forteresse mégalithique vieille de deux mille ans, érigée au sommet d’une falaise vertigineuse face au large. Le site est onirique.

L’Irlande est aussi la patrie des saints. Inishmore abrite les tombes de cent vingt d’entre eux. Avant d’avoir commencé à tous les identifier, on a déjà fait cinq fois le tour de l’île…

Des tricots fait main

Les îles d’Aran sont connues pour leur fabrication de pulls en laine naturelle de mouton, tricotés à la main par les femmes. De nos jours, les moutons se font rares dans les îles et la laine est désormais fournie par les ovins du Connemara voisin. Dans le passé, chaque femme utilisait pour ces tricots un point qui lui était propre, sorte de carte d’identité personnelle qui permettait, en cas de naufrage, d’identifier le corps des hommes de la famille ayant péri en mer. La laine non débarrassée de son suint donnait à ces tricots une imperméabilité totale. Aujourd’hui, pour le commerce lié à l’activité touristique, ces points traditionnels sont perpétués, mais la laine lavée de sa nauséabonde odeur de suint.

Un combustible écologique

En Irlande, le « bog », ou tourbière, issu de la formation en cuvette de l’île (dépression mal drainée du terrain), occupe un cinquième du territoire. Ce terrain pauvre est toutefois un riche combustible. Une formation qui a pris deux millions d’années à se créer. On vous passe les détails. La tourbe sert de litière au bétail, d’engrais, d’isolant et de source d’énergie. Le «bog» appartient à tous. Le combustible est celui du foyer, des soirées près de l’âtre, dont le souvenir brouille de larmes les yeux des émigrés, même s’ils ont fait fortune ailleurs. C’est l’odeur même de l’Irlande.